11 février 2018

LA SILICOLONISATION DU MONDE

La Silicon Valley est cette terre de pionniers permanents, depuis la fondation de San Francisco en 1848 par les chercheurs de la ruée vers l’or, terreau d’un imaginaire contre culturel. On y invente aujourd’hui le futur, un meilleur des mondes, garanti par l’accompagnement algorithmique de la vie, grâce à la génération exponentielle des données, particulièrement favorisée par la dissémination actuellement en cours et tous azimuts de capteurs, et la sophistication sans cesse croissante de l’intelligence artificielle.
Éric Sadin décrit cette nouvelle colonisation, cette silicolonisation du monde, encouragée par la classe politique, qui nous dessaisit de notre pouvoir de délibération, de notre autonomie de jugement, car après « l’âge de l’accès », le développement de l’économie numérique s’est tournée vers l’aptitude interprétative et décisionnelle, « l’ère de la mesure de la vie » fondée sur le postulat techno-idéologique de la déficience humaine fondamentale.

Il se positionne en « lanceur d’alerte », définissant des lignes de partage éthiques et fournissant des armes pour les déplacer.


Dans les années 1960, San Francisco fut un des foyers de la contre-culture, plus joyeux et créatif que New York et Chicago par exemple, où les combats sociaux et ethniques étaient plus frontaux et plus violents. L’élan utopique finit pourtant pas se briser, se heurtant aux résistances de la société.
À la fin des années 1930, une tout autre contre-culture (c’est-à-dire une transformation du paradigme social, scientifique ou esthétique existant, l’élaboration d’une théorie de cette déviation du modèle dominant et la proposition d’un modèle durable) avait déjà émergé dans la Silicon Valley avec la constitution d’un environnement militaro-industriel spécifique en lien avec le Manhattan Project à Los Alamos au Nouveau Mexique. On peut situer précisément la naissance de cette « première Silicon Valley » dans un garage, symbole récurrent de la contestation du cadre existant jugé obsolète, au 367 Addison Avenue à Palo Alto, dans lequel William H. Hewlett et David Packard, écoutant les conseils de leur professeur de créer leur firme dans la région, mirent au point leur produit inaugural, un audio-oscillateur, en 1938. Mêlant rêve américain, intuition iconoclaste, réalisation de soi, cette « philosophie » qui permet la « rupture » avec le modèle dominant, sera également celle de Bill Gates avec son système d’exploitation et ses suites fonctionnelles, de Steve Jobs et Steve Wozniak avec leur « environnement » ergonomique et intuitif. Ces dernières innovations s’opposent pourtant à la première qui considérait la technique comme purement fonctionnaliste. Leur aspiration émancipatrice visant à fabriquer des outils souples, délivrés de tout pouvoir coercitif, à constituer une « cyberculture », fondée sur une fusion d’un esprit contestataire et d’un technoromantisme, définit la seconde Silicon Valley.
La troisième reposera sur le potentiel émancipateur de l’interconnexion, avec la mise au point du protocole HTTP, à l’origine du WorldWideWeb, par Tim Berners en 1990, et le développement des « autoroutes de l’information » comme axe majeur de la stratégie économique du pays sous le mandat Clinton. En 1993, un premier navigateur fut créé, Mosaïc, devant l’année suivant Netscape Navigator. En1994, le portail Yahoo ! et la plateforme Amazon sont lancés puis le moteur de recherche Google en 1998.
L’économie numérique, basée sur l’interprétation industrielle des conduites par la collecte massive des traces des individus, forme la colonne vertébrale de la quatrième Silicon Valley. Cet objectif est cependant occulté par la rhétorique du « village global » avec l’apparition tout d’abord de MySpace, Facebook, Linkedin, Twitter puis du smartphone, en 2007, qui permet de bénéficier de services personnalisés et géolocalisés, prémices de l’accompagnement algorithmique de la vie, entrainant l’explosion d’une « économie des applications ». Cette « démocratisation » globale doit toutefois passer au filtre d’Apple, puis de Google et de son système Androïd.
Enfin, la cinquième Silicon Valley qui est en train d’émerger, repose sur la génération exponentielle de données, notamment grâce à l’extension des objets connectés, interprétées par l’intelligence artificielle en continuelle sophistication, avec des aptitudes interprétatives et décisionnelles rendant possibles l’organisation automatisée du monde dans lequel nos usages assurent le dynamisme de ce nouveau modèle économique. Ce modèle industrialo-civilisationnel se répand par un « mouvement pavlo-mimétique global ». Éric Sadin pointe aussi la volonté affirmée d’oeuvrer ainsi au « salut de l’humanité ».

Les technologies de l’exponentiel, selon « l’Esprit » de la Silicon Valley vont instaurer un ordre idéal, en érigeant une « réalité augmentée », en implantant des « prothèses augmentatives ». C’est l’homme qui constitue le facture d’inertie majeur, qui représente l’ennemi.
L’intelligence artificielle permet désormais d’outrepasser la puissance cérébrale et cognitive humaine, grâce à sa faculté à interpréter des situations, à suggérer des solutions et à engager des actions sans validation humaine préalable. Elle ne cesse de se perfectionner grâce à sa capacité d’auto-apprentissage et, pour augmenter la productivité, menace dans de très nombreux domaines de remplacer les humains. Elle « se dresse comme un surmoi, appelé à combler nos failles et à nous conduire ad vitam aeternam sur le chemin de la vérité. »

Le technolibértarisme défend une liberté naturelle qui serait attaqués par l’État-providence et son corollaire, l’impôt. Comme l’affirme Larry Page, cofondateur de Google : « Il y a tellement de choses importantes et enthousiasmantes que nous pourrions faire, mais nous en sommes empêchés parce qu’elles seraient illégales. » Mais, très paradoxalement, ce modèle industrialo-civilisationnel « neutralise notre droit naturel à user de notre subjectivité, en orientant ou en dictant un nombre sans cesse plus étendu et varié de nos gestes ».
Nous assistons à un glissement de l’infléchissement algorithmique de la décision humaine à un guidage robotisé des gestes, par l’encadrement incitatif de certaines actions (avec les compteurs d’électricité dits « intelligents » par exemple), puis par la prescription validée par des « coachs numériques », forte recommandation à adopter un comportement ou à consommer après expertise (avec les bracelets connectés), puis par l’ambition de piloter le cours de la vie au quotidien et de la « façon la plus éclairée » (avec la Google car). Dans les « drives » ou dans la gestion logistique des entrepôts, les individus rétroagissent à des signaux, par un guidage robotisé des gestes. Cette « neutralisation de la spontanéité naturelle » correspond, selon Hannah Arendt, à l’une des caractéristiques majeures du totalitarisme. « Une disqualification du jugement subjectif s’instaure, au profit d’un management algorithmique tendant à tout instant à l’efficacité maximale. » Sous couvert d’assurer notre confort et notre bien-être, « c’est un soft-totalitarisme numérique qui s’impose, nous défaisant in fine de notre droit d’agir en conscience et d’après notre libre arbitre. »

Le technolibertarisme s’attaque aux « angles morts » qui échappaient encore à la logique du marché : une promenade à la campagne, des dîners et des conversations entre amis, les moments de soins intimes, le sommeil. Il se lance à l’assaut de toute la vie. Grâce au traçage des comportements, l’industrie de la vie se propose d’accompagner notre quotidien, chaque offre revêtant l’apparence du « soin » bienveillant. L’acte d’achat est remplacé par une automatisation personnalisée de la gestion de nos besoins.

« La start-up représente la version contemporaine du garage, mais dans une dimension populaire. » Elle découle d’une idée répondant au postulat que la vie quotidienne est faite de manques. Sous son apparence « juvénile et dynamique », elle reproduit les schémas à l’oeuvre dans l’entreprise classique, supposés dissous par le tutoiement généralisé et les parties de ping-pong, tout en ignorant certains acquis sociaux.
Alors que l’innovation répond à une stricte vocation utilitariste, les applications de l’économie de la donnée se contentent de concrétiser une idée en exploitant les ressources technologiques disponibles.

« C’est toute une philosophie du managérial qui est à l’oeuvre, laissant croire en l’avénement d’un nouveau monde de l’entreprise, non plus fondé sur des structures pyramidales tendanciellement prescriptives et coercitives, mais sur le génie de chacun, libre de s’exprimer et de s’enrichir de celui des autres, sur fond de bien-être, d’échanges et de convivialité partagés. » Éric Sadin décrit longuement le système néoféodal fondé par « des entrepreneurs visionnaires » et formé de quatre castes distinctes :
Les king coders qui forment une élite mondiale.
Les légions des autres métiers de l’économie de la données : recherche, design, marketing, relations publiques, ressources humaines, services financiers,…
Un Lumpenproletariat qui assemble, essentiellement en Asie, ou extrait les minerais.
Les prestataires, chauffeurs, bailleurs qui participent à l’ « économie des plateformes » avec la promesse illusoire de leur indépendance mais sans aucune garantie.

Il décortique ensuite et analyse la rhétorique siliconnienne sophistiquée, propagande structurée par quelques axiomes majeurs : « faire du monde un endroit meilleur », « augmenter la vie », « construire un futur positif », « faire bouger les lignes », « libérer les forces vives de la jeunesse », « miser sur une audace de rupture »,… Il rapproche ces principes de ceux glorifiés par le nazisme et le fascisme mussolinien. L’endoctrinement siliconnien a imprégné les responsables politiques qui s’y conforment désormais scrupuleusement. Éric Sadin constate que s’opère actuellement un passage du normal au pathologique, avec un simple changement d’intensité. « Deux pathologies aujourd’hui coexistent. Celle de Daesh et celle du technolibertalisme. L’une comme l’autre promettent la suppression de toutes les imperfections du monde et de la vie. Toutes deux relèvent du millénarisme. »

Comme souvent sur ce blog, il nous faut faire des choix, ne pouvant tout rapporter. Parmi les symptômes de la « psychopathologie » de la Silicon Valley qu’Éric Sadin énumère, nous avons retenu la foi transhumaniste qu’il qualifie tout bonnement d’ineptie, et l’idéologie de la gratuité qui prône le hackage des oeuvres sans rétribution des créateurs au prétexte de réaliser la noble ambition d’une « culture pour tous ».
En conclusion, il appelle à « faire échec à ce projet de civilisation qui entend instaurer une organisation toujours plus robotisée de la vie » en lui opposant « une salutaire et impérieuse politique de nous même ». Refuser les objets connectés, refuser les assistants numériques, refuser la numérisation systématique des pratiques éducatives et l’usage généralisé des tablettes numériques, refuser le développement de prêt de livres numériques dans les bibliothèques, refuser de porter des bracelets mesurant les flux physiologiques, refuser l’instauration d’un revenu universel pour faire accepter le remplacement des humains dans le travail par des systèmes algorithmiques. Il en appelle à la responsabilité des ingénieurs de computationnel, concepteurs d’algorithmes et programmateurs, dont l’enrôlement dans l’élaboration de programmes niant l’intégrité humaine, constitue « une abdication pure et simple » de leur responsabilité vis-à-vis de la communauté. La disjonction entre savoir, action et conscience ne cesse de s’aggraver.

Sans tomber dans une quelconque théorie du complot, Éric Sadin dévoile le modèle civilisationnel que tente sournoisement de nous imposer la silicolonisation qu’il décrit et analyse longuement, sous couvert de gadgets et de services censés améliorer notre quotidien. À lire tant qu’il est encore temps.


LA SILICOLONISATION DU MONDE
L’Irrésistible expansion du libéralisme numérique
Éric Sadin
306 pages – 17 euros
Éditions L’Échappée – Paris – Juillet 2012

https://www.lechappee.org/accueil-nouveautes


En complément, on pourra lire aussi :

LA GUERRE DES MÉTAUX RARES

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