30 janvier 2018

LA GUERRE DES MÉTAUX RARES

Après quatre cent mille ans avec le seul feu pour ressource, l’humanité a découvert, successivement, la machine à vapeur puis le moteur thermique, qui marquèrent, à un siècle d’écart, la première et la seconde révolution industrielle, basée respectivement sur l’exploitation du charbon puis sur l’extraction du pétrole, entamant à chaque fois une transition énergétique. Les « technologies vertes » (éoliennes, panneaux solaires, batteries électriques) sont la troisième étape, dépendant de substances rocheuses appelées « métaux rares ». La Chine a le monopole de grand nombre d’entre eux, indispensables pour beaucoup de domaines stratégiques, numériques ou militaires. Le coût environnemental de leur extraction est encore plus ignoré que leur existence même.
Nourri par six ans d’enquête, Guillaume Pitron, journaliste au Monde Diplomatique, dévoile avec cet ouvrage « la face cachée » de cette transition énergétique et numérique.


 

Alors que jusqu’à la Renaissance, les hommes n’ont exploité que sept métaux, c’est désormais la quasi totalité des 86 éléments de la classification périodique de Mendeleïev qui est utilisée. Depuis les années 70, leurs propriétés magnétiques exceptionnelles sont exploitées pour fabriquer des aimants ultra-puissants utilisés dans les moteurs électriques. Ils servent aussi dans les batteries qui les alimentent, les pots catalytiques, les ampoules basses consommations, les composants des appareils numériques,… toutes les technologies vertes (Green Tech) qui utilisent donc une énergie sans charbon ni pétrole.
Mais l’extraction et le raffinage de ces métaux sont extrêmement polluants. Ainsi en Chine où sont produits plus de 50% de 28 d'entre eux, 10% des terres arables sont contaminées et 80% des eaux souterraines sont impropres à la consommation.
L’industrialisation d’une voiture électrique consomme trois à quatre fois plus d’énergie que celle d’un véhicule conventionnel et sur l’ensemble d’un cycle de vie, leurs consommations énergétiques sont globalement proches. La fabrication d’une puce de deux grammes implique le rejet de deux kilos de matériaux. Un mail avec une pièce jointe utilise autant d’électricité qu’une ampoule basse consommation de forte puissance pendant une heure. « La prétendue marche heureuse vers l’âge de la dématérialisation n’est donc qu’une vaste tromperie, puisqu’elle génère, en réalité, un impact physique toujours plus considérable. »
Le recyclage des métaux rares à grande échelle représente actuellement un coût supérieur à leur valeur. Et malgré la convention de Bâle adoptée en 1989 qui contraint les industriels à traiter les déchets électroniques, recélant souvent des métaux lourds et toxiques, dans le pays où ils sont collectés, beaucoup se retrouvent en Asie ou en Afrique. Les États-Unis qui ne l’ont pas signée, exportent 80% de leurs déchets.
« La transition énergétique et numérique est une transition pour les classes les plus aisées : elle dépollue les centres-villes les plus huppés, pour mieux lester de ses impacts réels les zones les plus miséreuses et éloignés des regards. »

Le double dumping, social et environnemental, pratiqué par la Chine, lui a permis, par exemple, de diviser le prix de revient de ses terres rares par deux, en 2002, par rapport à celles que les États-Unis extrayaient de leur mine de Mountain Pass, juste avant sa fermeture. L’usine de La Rochelle de Rhône-Poulenc purifiait dans les années 80, 50% du marché mondial des terres rares, soit 8 à 10 tonnes par an. Les accusations de pollution, notamment radioactive, l’ont poussé à trouver des partenaires étrangers pour réaliser la première partie du raffinage. Rapidement, les Norvégiens ont été évincés par les Chinois qui proposaient le quart du prix. C’est ainsi que l’Occident a fait le choix de délocaliser sa pollution. Et le monde s’est organisé entre « ceux qui sont sales et ceux qui font semblant d’être propres ». « Dissimuler en Chine l’origine douteuse des métaux a permis de décerner aux technologies vertes et numériques un certificats de bonne réputation. C’est certainement la plus fantastique opération de greenwashing de l’histoire. »

Tous les grands industriels appliquent les deux méthodes de gestion et de production, instituées dès 1962 au sein du groupe Toyota : just in time et zero stock. Cette logistique a débarrassé les entreprises de la « peur de manquer » mais les pays occidentaux n’ont pas appliqués pour les métaux rares les règles élémentaires de toute stratégie d’indépendance énergétique : garantir des livraisons pérennes ou exploiter ses propres ressources. La Chine est désormais le pays le plus influent en ce qui concerne l’approvisionnement mondial, produisant 44% de l’indium consommé, 55% du vanadium, 65% du spath fluor et du graphite naturel, 71% du germanium, 77% de l’antimoine, 61% du silicium, 84% du tungstène et 95% des terres rares ! Aussi, tout ce qui se décide à Pékin a nécessairement des effets sur le reste du monde. À titre de comparaison, les pays de l’OPEP ne contrôle que 41% de la production de pétrole. Entre 2006 et 2008, une brusque hausse de sa consommation intérieure de titane, minerai dont elle fournit 50% de la production mondiale, a entraîné une multiplication des cours par dix. De plus, elle est accusée de mettre en oeuvre une politique  systématique de restriction des minerais rares. En septembre 2010, par exemple, elle décréta un embargo sur les terres rares.

Guillaume Pitron donne une autre illustration de cette « désoccidentalisation » du monde. Dès les années 1960, la vague d’indépendance dans le tiers-monde s’est accompagnée de revendications sur la souveraineté des ressources. Une vague libérale est passée par là à partir des années 80, jusqu’à la politique chinoise des quotas aux exportations de métaux rares qui a relancé le phénomène. Il cite l’exemple du royaume des Bafokengs, vaste comme le département de l’Essonne et qui recèle les plus grandes réserves mondiales de platine. Il a su renverser les rapports de force traditionnels en imposant aux entreprises minières, la prééminence du producteur sur l’acheteur.

L’auteur explique ensuite, comment la Chine, après avoir gagné le monopole des mines, s’est mise à convoiter l’aval de la filière. Dans les années 80, les fabricants d’aimants étaient principalement établis au Japon et fournissaient le gros de la demande mondiale. Pour augmenter leurs marges, ils ont délocalisé progressivement ces fabrications chez leur voisin, fournissant à leur concurrent les technologies qu’il convoitait. Dans les années 90, ce sont les Occidentaux, les Français en premier lieu, qui ont abandonné à la Chine, le segment du raffinage, devenant leurs plus fidèles clients.
À partir des années 2000, pour déstabiliser les fabricants d’aimants qui n’avaient pas délocalisé leurs usines, la Chine pratiqua une « distorsion du prix des minerais », en organisant artificiellement une pénurie ce qui augmentait les prix à l’international tout en les maintenant à bas prix chez elle.
Elle a favorisé la délocalisation des outils de productions des entreprises concurrentes en les attirant avec ses avantages compétitifs (main d’oeuvre bon marché, faible coût du capital grâce à une politique de dévaluation du yuan, taille du marché domestique qui permet d’importantes économies d’échelle) et développant des partenariats, les joint ventures, partage de savoir-faire technologique et donc de brevets, qu’elle a baptisé « innovation indigène », autrement dit l’absorption des technologies étrangères.
Ensuite, elle a mis en place un écosystème de création endogène avec pour objectif de « basculer de l’usine au laboratoire ». En 2015, elle était le pays ayant déposé le plus de brevets au monde, avec plus de 1,1 million de dépôts. Elle a mis au point un avion furtif plus perfectionné que ceux de ses rivaux japonais, l’ordinateur le plus puissant au monde, doté d’une capacité de calcul de 93 pétaflops et le premier satellite à communication quantique, technologie de cryptage réputée inviolable.
En 2020, elle produira 80 à 90% des batteries pour véhicules électriques et ambitionne de siphonner les emplois verts au détriment de l’Europe, du Japon et des États-unis. Et ce modèle de développement sert de référence à d’autres pays émergents. L’Afrique du Sud est un important producteur de rhodium, la Russie de Palladium, le Brésil de niobium, la Turquie de Borate, la RDC de cobalt.

À la fin de chaque chapitre, on a l’impression d’avoir une bonne compréhension du fonctionnement du monde mais Guillaume Pitron qui sait ménager ses effets, nous en dévoile alors un nouveau rouage encore plus inquiétant que les précédents.
Le président Clinton a forcé son administration a vendre l’industriel Magnequench, fournisseur du Pentagone et détenteur d’informations confidentielles sur les technologies balistiques américaines.  Le « Chinagate » que tout le monde a oublié aujourd’hui, scandale qui révéla le probable financement de la campagne démocrate par la Chine, pourrait expliquer ces « contreparties ». Quoiqu’il en soit, avec ce rachat, les Chinois ont pu perfectionner leurs missiles longue portée, par exemple leurs roquettes anti-navire Dongfeng-21D, surnommé les « tueurs de porte-avions » et pilier de leur politique de « déni d’accès » mise en oeuvre ces dernières années en mer de Chine méridionale, bande d’océan recélant d’immenses quantités d’hydrocarbures offshore et concentrant la moitié du commerce mondial de pétrole.
Par ailleurs, malgré la « Buy American Clause » introduite dans les contrats militaires depuis 1973, obligeant les constructeurs américains de défense à se fournir en composants uniquement aux États-unis, ce sont des aimants de terres rares usinés par un groupe chinois qui équipent l’avion de combat de cinquième génération F-35, jet furtif dont le programme a coûté 400 milliards de dollars. Des rapports s’inquiètent dès lors de la possibilité d’introduction de virus dans les composants électroniques, capable de perturber le matériel en cas de conflit.

Une étude d’Olivier Vidal, chercheur au CNRS chiffre les besoins exponentiels en métaux rares dans les années à venir. Or, comme leur nom le laisse pourtant entendre, les métaux rares n’existent pas en volume suffisant pour répondre encore longtemps à la demande. Guillaume Pitron dessine un scénario où le déni de la rareté des ressources, le manque d’infrastructures minières, le défi du taux de retour énergétique (c’est-à-dire le ratio entre l’énergie nécessaire à la production des métaux et celle que leur utilisation va générer) pourraient bloquer la plupart des pays dans leur transition énergétique et numérique. La Chine cherche à étendre son monopole au contrôle planétaire de la production de métaux rares, en organisant l’instabilité des cours pour empêcher le développement de mines concurrentes. Elle pourrait ainsi devenir l’un des rares pays à être capable de soutenir sa transition énergétique et numérique.
Il fait un point sur l’immense potentiel des mines françaises en sommeil depuis les années 1980 et souligne également l’incohérence des ONG écologistes qui dénoncent les conséquences, minières notamment, de la transition qu’elles promeuvent. Il se fait lui-même l’avocat d’une « mine responsable chez nous » qui vaudra toujours mieux qu’une « mine irresponsable ailleurs ».
Chaque fois qu’une ressource d’énergie a menacé de manquer, nous l’avons remplacée par une autre, sans jamais mener de réflexion sur nos modes de consommation. « Sans vouloir faire rimer sobriété avec décroissance, la meilleure énergie reste assurément celle que nous ne consommons pas. » La conclusion qu’il emprunte à Albert Einstein va en effet plus loin qu’un constat amer : « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré. »


Une enquête, fort intéressante et très accessible, sur le modèle économique que l’on nous impose sans nous en signaler toutes les implications.



 

LA GUERRE DES MÉTAUX RARES
La Face cachée de la transition énergétique et numérique
Guillaume Pitron
298 pages – 20 euros
Éditions Les Liens qui Libèrent – Paris – Janvier 2018



3 commentaires:

  1. J'ai pas lu le bouquin, j'attend que ma bibiotheque l'achete. Mais grosso modo c'est un constat qui me parait deja fait depuis une decennie. Dans son bouquin sur les portables, piece et main d'oeuvre denoncait deja il y' a dix ans la face caché du coltan. Il y' a eu depuis de nombreux reportage.

    La ou je me mefie, c'est sur la conclusion d'ouvrir des mines en France. Pour rester poli, je dirais va te faire foutre. Nous ne voulons pas de mine en France. Moi j'ai pas de portable, je suis pret a jeter mon ordi PC market si l'administratino arrete la digitalisation des demarches et je suis meme pret a retourner sans probleme a la bougie si c'est necessaire.

    Et je suis aussi pret a faire un attentat suicide contre toute exploitation miniere qui s'ouvrirait pres de chez moi et continuerait a polluer les cours d'eau deja quasiment biologiquement mort.

    Nous vivons 50 a 80 ans. Notre petit confort et nos vie n'ont aucune valeur face a des ressources renouvelable qui pourrait, si elle ne sont pas detruites, rendre possible la subsistence de notre espece durant des millions d'années.

    Aucun compromis avec la saloperie.

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    1. C'est vrai qu'après avoir établi son constat, l'auteur prend clairement parti. Disons qu'il contribue ainsi un peu plus à alimenter les réflexions et les débats. De même que vos remarques. Par ailleurs, de récents projets d'extraction ont été bloqués en quelques mois par une simple mobilisation, sans aucune violence.

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  2. "la meilleure énergie reste assurément celle que nous ne consommons pas."

    Ça dépend jusqu'où on accepte de descendre : moins d'énergie, ça veut dire aussi moins de soins médicaux, moins de médicaments, moins de recherche, etc.

    À cette aune, les Africains sont super sobres : combien d'Occidentaux ont envie de vivre ainsi ?

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